Les "Meyerhofleïsa"

Texte d'André GSELL

Un épisode de la Première Guerre mondiale

Mon grand-père était né à Sondernach, le dernier village de la Vallée de Munster, situé au pied du Schnepfenried. Ils étaient paysans de montagne de père en fils les "Gaebelé", sans doute venus de Souabe au XVlle siècle. Leur nom inscrit à l'état civil était considéré comme uniquement administratif car chacun dans le village avait un nom propre; celui de notre famille était "Meyerhof-Leïsa" transmis par un ancêtre dont le prénom Elie venait de ce prophète de l'ancien testament.

Grand-père était un homme puissant dont le regard farouche perçait sous des sourcils broussailleux. Malgré son apparence massive et autoritaire, il était sous le pouvoir de ma grand-mère, une femme fine et intelligente qui avait de l'instruction. Elle parlait et écrivait le français qu'elle avait appris lors d'un séjour au pair dans une famille suisse.

Gaebele Jean 1861 - 1926 et Sengele Marie 1865 - 1950, mes grand'parents.

Leur mariage n'avait pas été facile, une longue lutte avec le père de grand-mère, Jean Sengelé appelé "Weier-Sangala" de Hohrod (Voir ci-dessous). Il espérait un gendre plus instruit et plus cultivé et ce Meyerhof-Leïsa ne correspondait pas à l'image qu'il se faisait du futur mari de sa fille Meyala.

Jean Sengelé appelé "Weier-Sangala"

Petit-fils du maire de Sondernach (vor ci-dessous), le jeune homme qui était un beau garçon avait une mauvaise réputation.

Gaebele Johann-Niklaus 1793 - 1883, cultivateur et charron, Maire de Sondernach, mon arrière-arrière grand-père.
C'est lui qui a élevé mon grand-père dont le père a été tué par un sanglier à l'âge de 35 ans.

Bien connu sur les Kilbes et aux soirées de bals, doté d'une force peu commune, il suscitait des craintes quand il apparaissait car bien souvent cela finissait par des bagarres intervillages.

Mais le mariage se fit car Meyala, ma grand-mère, était vraiment amoureuse et avait reçu, transmis par toute une lignée d'ancêtres, ce "Stettkopf" (1) qui est une marque typique des paysans de la vallée.

Puis les années passèrent, rythmées par les travaux de la ferme et surtout par la transhumance. Le mois de mai qui faisait resplendir la vallée par ses fleurs multicolores et ses prés verdoyants était aussi le mois de la montée des troupeaux sur les hautes chaumes. Alors la fièvre du "wandla"(2) s'emparait des hommes et des bêtes, les carillons des cloches de vaches, les aboiements des chiens et les cris des bergers résonnaient dans le village.

Grand-père s'était métamorphosé en un paysan travailleur, dur à la tâche et ordonné, pendant que grand-mère gérait avec compétence l'exploitation agricole. Trois enfants étaient nés de leur union. Schang, le fils, Anne-Marie et Kattala ma mère.

Ils possédaient la marcairie du Langafald située à 1200 mètres d'altitude. C'est là-haut entre le sommet du Hilsenfirst et le Langenfeldkopf qu'ils passaient l'été avec leur troupeau augmenté d'une trentaine de "Leh-veh"(3) et qu'ils fabriquaient le fromage de Munster comme dans toutes les autres marcairies.

La ferme du Langenfeld détruite en 1916

En été 1914, la grande guerre éclata comme un coup de tonnerre pendant une journée ensoleillée. Schang et Martin, le valet de ferme furent mobilisés dans l'armée allemande et quittèrent le Langafald. Pendant la première quinzaine du mois d'août on entendit des rumeurs de bataille dans la vallée et bientôt des coups de feu et des explosions d'obus retentirent dans le massif du Kahlenwasen. Les déflagrations se succédèrent de plus en plus proches, renvoyant leurs échos d'une montagne à l'autre. Un matin grand-père attela le mulet et descendit Odile à Metzeral pour livrer les fromages.


Vers midi, Seppala, le "Keïbua" (4) vint en courant:

- " Bâas, die Franzosa kumma!". (5)

Les femmes sortirent et virent arriver une foule de soldats en manteau bleu et en pantalon rouge. Bayonnettes aux canons, ils entourèrent grand-mère qui les accueillit avec calme en les saluant en français.

Alors commença une période troublée et angoissante, les tirs des mortiers passaient au-dessus du Langafald et les patrouilles allemandes et françaises se succédaient venant journellement chercher du lait, du beurre et du fromage. Manifestement on épargnait la marcairie et la chaume qui fournissaient aux deux belligérants un approvisionnement frais. (Grand-père n'avait pas réapparu car il se trouvait à Metzeral de l'autre côté du front et les deux femmes, la grand-mère et Kattala, assistées du Keïbua étaient débordées avec leurs soixante vaches.

Un après-midi grand-mère, qui préparait le lait caillé entendit une violente altercation derrière l'étable. Elle sortit et trouva ma mère et le Seppala en vive discussion avec un groupe de soldats français.

- " Muatter " (6) ils Veulent confisquer nos vaches et les emmener vers le Lauchâpass! "

- " Messieurs, je m'oppose fermement à ce rapt qui est un vol indigne de vous "

- " Nous avons ordre de réquisitionner tous les troupeaux allemands et de les ramener vers La Bresse. "

- " Je demande absolument à parler avec l'un de vos supérieurs, envoyez-moi un officier! "

Hésitants et indécis, le groupe des soldats retourna pour réapparaître une heure plus tard accompagné par un jeune officier d'une prestance et d'un maintien très digne. Il s'inclina légèrement devant ma grand-mère:

- " Capitaine de Beauvoir, mes hommages Madame",

- " Bonjour Monsieur, veuillez entrer s'il vous plaît".

Et alors commença entre les deux une conversation qui semblait plutôt provenir d'un salon parisien que de cette humble " Malkerstewla". (7)

- "Vous appelez mes vaches un troupeau allemand, pensez-vous vraiment gagner le cœur des Alsaciens de cette façon?"

- "Veuillez excuser Madame, je confesse humblement que l'ordonnance que nous avons reçue est très maladroite. Je vous laisse un répit de 24 heures, seriez-vous encore ici à ce moment-là, je serais obligé de me conformer à cet ordre."

Dès que les soldats furent partis, la "Bâas" prit sa décision et elle envoya Kattala qui avait 14 ans au village.

- "Tu prendras le chemin qui débouche dans le Gwarwa c'est là que tu tomberas sur les avant-postes allemands, marche bien au milieu du chemin et chante. Tu leur expliqueras que tu cherches de l'aide pour faire descendre le troupeau cette nuit. En trois heures tu devrais être au village. Tu diras au père que le moment est venu de prendre des risques, qu'il vienne à la tombée de la nuit. Que Dieu soit avec toi!"


Tout se déroula comme prévu, à 10 heures du soir grand-père accompagné par "Gassmartles Schang" se faufila dans l'étable.


- " Nous sommes passés sans encombre. La petite Kattala voulait nous accompagner pour remonter, mais je l'ai raisonnée, elle ne pourrait pas faire trois fois ce chemin, elle était déjà très essoufflée en arrivant. "


A minuit, sous un clair de lune rayonnant, ils se mirent en route. Grand-mère avait insisté pour mettre les cloches aux vaches.


- "De toute façon ils se rendront compte que nous descendons, avec ou sans cloches. Si Dieu le veut nous passerons. Les Allemands n'ont aucun intérêt à nous arrêter, bien au contraie. Les Français, sous le commandement de ce capitaine, semblent nous faire une faveur. "

Et c'est ainsi qu'en pleine guerre, une guerre qui sera meurtrière dans nos montagnes, il y eut un petit miracle. Et longtemps encore les soldats des deux camps garderont en mémoire le Carillon de ce troupeau qui fut comme un Symbole de paix.

André Gsell

(1) Tête dure.
(2) Déménager à la ferme d'altitude.
(3) Bétail de location.
(4) Garçon vacher.
(5) Patronne, les français arrivent.
(6) Mère
(7) Pièce de séjour d'une fermette

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